Sicut umbra dies nostri...

Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m'oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l'équilibre du monde.

E. M. CIORAN
( De l'inconvénient d'être né )

JE viens, ma terre, prendre congé de toi. Les pieds ancrés au roc de Mirabat, au cœur de l'orbe de ces ruines si chères, la tête lourde de tout ce vent bruissant, les bras ouverts à ton amour encore, je ne vis plus qu'en cet ultime hommage.
 
Mes yeux fermés s'envolent de vallées en collines, de plaines en massifs, de fleuves en ruisseaux, projetés tout là-bas en fin de diagonale.
 
Je sais là-bas, je vois, je sens l'eau fraîche qui ruisselle le long des pentes labourées par les convois des hommes, par les armées des rois, des comtes, des vilains, des brigands au grand cœur, malandrins sans espoir.
 
Je sais ici, dans ce présent fuyant, les pierres démembrées, remparts en pointillé, arasés, écartelés, et les cercles sacrés aux servants envolés.
 
Une ombre carnassière se repaît du cadran du pierrier, presse cette heure inévitable que nul n'est plus alors si certain d'accepter.
 
Qu'un dernier chant s'éploie pour clore l'aventure. Qu'un souffle ancien ajoutant à la tourmente sa foncière débilité joue encore une fois sa participation au monde.

Terre mienne, part de moi-même, indissociée, consubstantielle, comment t'imaginer en dehors de cette présence, en dehors de cette existence ?
 
Telle une mue qui s'abandonne au bord du grand chemin, dépouille rejetée pour la vêture cérémoniale d'une nouvelle génération, surplis désormais inutile qui s'effilochera avec le corps qui l'a tissé de ses parcours, terre de connexions perdues, de signes que nul ne saura plus déchiffrer, à jamais muets, terre mienne, par ce regard je te ramène comme un pêcheur son filet.
 
Comme à Babel, le parchemin, lecture faite, s'enroule et rejoint son casier dans l'infinie bibliothèque.
 
Terre-palimpseste, prête déjà pour un nouveau récit... Récit que jamais je ne lirai, aventures blanches dont je ne peux plus être le personnage, tel le spectre d'Elseneur, que par artifice littéraire, mais dont rien dans l'existence n'aura justifié même cette infime présence.
 
Se résoudre à la finitude, avec, au fond du cœur, l'espérance secrète d'avoir été le démiurge d'un monde qui ne survivra pas à son créateur...

Chaque parcelle labourée de ses errances, chaque espace d'indiscrétion virtuelle, chaque minute jalonnant le souvenir, tout cela doit être maintenant soigneusement rangé, tout à sa place dans le paquetage, tout classifié, étiqueté, répertorié dans le dernier bagage, tout confié au modeste équipage.
 
Tire pêcheur, tire, ramène dans tes mailles ordures comme trésors.... Tu dois faire place nette et recueillir inlassablement toutes ces pauvres misères que la grande illusion te fit prendre un jour pour la substance même du monde.
 
Instants, lieux, rencontres, conjonctions astrales et harmonies involontaires, malheurs, mésaventures, coups de théâtre et coups du sort, tout en vrac doit revenir, toutes ces empreintes dont tu auras marqué ton passage il te faut les effacer, une à une, ou trois par trois, rendre le domaine vierge de toi, vidé de ton souvenir, purifié par ton absence absolue.
 
Tire, entasse dans ta hotte vilénies et hauts faits, et toutes les petites bassesses quotidiennes, et l'ordinaire des jours, tire, ramène, amasse... et puis emporte au loin, emporte avec toi ce pitoyable tas de guenilles défraîchies et de moments perdus.

Voici le lieu à purifier... Aux confins orientaux d'une antique province, terre riche de mille sources claires, terre celte et romane, farouche et vertueuse, en son versant soleil levant, voici le centre de ton aire, voici ce fief qui jaillit de la glèbe, dernière citadelle d'un monde déclinant, ce grand corps auquel tu imposas tant d'empreintes d'amour, ce domaine cartographié, légendé des mille marques rouges de tes possessions éphémères.
 
Voici le lieu... En son cœur, cet espace restreint, en tous sens, à la journée d'un cavalier. Scène champêtre. Vallée tranquille étoilée de bourgs discrets. Villages opiniâtres à repousser les forêts conquérantes d'une contrée à jamais chevelue. Terre modeste, âpre, granitique, sur laquelle mousses et lichens donnent la même patine aux dolmens et aux croix des chemins, jalons d'une existence commune mais si unique, évidemment...
 
Voici le lieu à affranchir de ton emprise... Le lieu... le temps... Un temps propice, glissé entre deux guerres, un temps libre pour l'art, libre pour la sagesse. Luxe insensé ! Pour une pièce qui se joue sans peine, presque trop aisément... Voici la scène...

TIGERNUM CASTRUM

Je reprends cette ville... d'autres gens désormais en parcourent les rues. Je ne connais pas leur langage. Ils ne sauraient vivre dans ma vieille cité. Elle ne leur manquera pas. Ils n'ont même pas idée de sa beauté. Ils n'en connaissent que ses ruines investies pour cette sorte de campement barbare.
 
Je reprends tous ces bruits qui furent familiers, chute du torrent sur les aubes des lourdes roues de fer, grondement sourd des forges invisibles, crissements de meules sur le métal qui étincelle, fourmillement de vie de tout un peuple laborieux, bruits perdus avec les hommes bleus qui en savaient les secrets séculaires.
 
Je reprends aussi les émois, les peurs, les joies, tristesses et ivresses et les lieux et moments qui les accompagnent. Je veux encore ces photos sépia, silencieuses, ces souvenirs reconstruits par les mythologies familiales, cette zone blanche de la mémoire, ces limbes flous, cette innocence toujours présente.
 
Là était une école. Elle sentait le bois, l'encre violette et le printemps de la vie. Autour d'elle émerge encore l'éclat de l'agate des billes posées en pyramide, le goût des caramels à un centime, quelques arcs de noisetier, des bribes de déclinaisons, le mystère des sous-bois, un radeau au fil de l'eau, et mille secrets de polichinelle, petits riens primordiaux qui établissent si bien les socles indiscutables. Ce cahier presque illisible qu'il me faut déjà partager avec des ombres trop nombreuses, replions-le avec application, il a sa place dans la besace.
 
Saint-Symphorien, Saint-Genès et Saint-Jean, aux murs noircis d'une foi primitive, fumées de cierges et d'encens, glissez avec le bocage du bas-pays, avec les sombres bois des monts de la frontière, venez ici, sur le tapis de mes jeux anciens, effleurez les reliefs qui nous séparent, caressez les brumes des vallées, abandonnez ces lieux profanés à leur inéluctable naufrage. Allez, soyez les bergers inadéquats de ce peuple toujours rangé sous la bannière rouge de la Grande Utopie. Laissez derrière vous ce monde qui vous ignore. Emportez tout, les places avec leurs kiosques, les ruelles en escaliers, les maisons blanches aux volets verts, les jardins en terrasse, les encorbellements et les pavés sonores.
 
Venez, suivez le fil rouge d'or de la voie cardinale, gagnez le port de cette enfance ancienne et embarquez vers l'île ...

Marionnettiste tout-puissant tirant les fils des chemins pèlerins, chemins de joies, d'expiations, chemins de foi, d'hésitations.
 
Comme les constellations donnant au ciel son éloquence, ce sont eux qui aujourd'hui unifient le récit et sont la trame de la chaîne. Comme des cordelettes dont chaque nœud témoigne, ressuscite une rencontre, une chance ou un hasard, un visage du destin...
 
Fils d'Ariane pour un sombre dédale au fond duquel brillent les yeux incandescents de son propre Minotaure.

VIA TOLOSANA

Amours de papillon, saisons de tourterelles et cœurs de cerisier à pointe de canif. Le chant des troubadours sur un parcours orné de fleurs californiennes, et tant de joie au cœur, tant de douceur, que le gel semble fleur et la neige verdure... Des remparts des cités marines aux citadelles de l'hérésie, c'est temps de noces et de terrestres nourritures, temps d'aubes renouvelées. Troubles et plénitudes pour conquérir l'anneau de l'évidence d'or.
 
Époque trop sensuelle qui ne pouvait conduire à Compostelle... mais qui menait à toi, Muse qui instauras la liturgie paisible dont nous fûmes depuis les servants empressés et fidèles.
 
Et c'est sur ce chemin que s'établit l'évidence. Jours de certitude. Temps de force, d'éclairs, d'avancées péremptoires. Jours de conquêtes, jours de victoires...
 
Quand vient le temps, qui vient toujours, où meurent les vagues les plus furieuses, où l'incendie ne trouve plus rien à dévorer, où la répétition délave le tissu, naguère haut en couleurs, des rêves les plus précieux, d'autres fils se nouent, d'autres teintes apparaissent, le monde change de masque pour mieux prendre à son piège les captifs envoûtés.
 
Alors s'accepte le renoncement et dans le dédoublement de sa vie au fond des yeux clairs de l'enfant qui se lève, l'amour se renouvelle et, pour un temps, semble se parachever l'inexplicable chaîne...
 
Ce sont ces instants-là qui s'avançaient splendidement sur la voie séculaire, tous ces instants d'orgueil légitime et fugace où l'on s'est retrouvé comme enveloppé de ce halo ardent qui transforme l'instant en stèle mémorielle.
 
Marche triomphale, marche apaisante que suivent encore quelques effluves luminescentes.

Au lourd soleil d'automne, quand les ombres s'allongent sur une place inquiète (ombres sinistres et maléfiques, ombres mythiques et effarantes) la ville meurt et rêve (rêves de gloire, rêves de paix), la ville flotte et part sur le chemin des leurres...
 
Ô chimères ! Chimères des soirs enfumés de ces printemps houleux dont je respire encore cette âcre odeur de rêve, chimères des matins solitaires sur des trottoirs humides quand les pas vifs résonnent au rythme impatient des envies, chimères juvéniles, folies ordinaires, folies nécessaires...
 
Illusions de Sainte-Estelle, quand s'inventait un monde superposé, un espace mythique où tout portait un nom antique et secret, société nouvelle ouverte aux utopies de l'An Un d'un vieux pays tout neuf dont nous gardions les frontières.
 
Mirage des idées trompeuses, fallacieuses, et tout ce chemin à refaire à contre-courant, toujours discordant. Tout ce fleuve de vain orgueil à remonter jusqu'à sa source pour revenir finalement aux vérités premières, aux certitudes originelles.
 
Et passer outre, en un parcours inverse au-delà des erreurs de l'univers sensible.

Nulle part... dans l'aube froide d'un Brumaire, la statue nue relit les mensonges gravés sur son lourd piédestal et part en pleurs se perdre dans des rues désertées de la Cité des Vents...
 
Postérité, trompeuse descendance, hommes futurs si jamais est assurée votre douteuse existence, pourquoi ces jugements ?
 
Que dois-je attendre ? ou espérer ? Quelles fables inventerez-vous ? De quelles impostures me ferez-vous héros ? Pour quelques bribes éparses, pour ces vaniteux témoignages et de rares souvenirs, falsifiés certainement, qu'allez-vous penser ? Qu'allez-vous vous autoriser ? Renoncez, par pitié ou par honnêteté.
 
Ni tout à fait fou, ni tout à fait sage, dites vous que je bats la campagne en compagnie de Maître François, ou que, nouvel Orlando je cours après ma Rosalinde dans la belle forêt d'Ardennes.
 
Vous pouvez aussi m'imaginer, coupe en main, sous un large olivier, devisant d'Horace ou de Virgile, entouré d'amis latins ou bien en compagnie de joyeux baladins maniant luth et psaltérion, chantant Iseult et Esclarmonde, Azalaïs ou Aliénor...
 
Mais le mieux ne serait-il pas d'arrêter de nourrir le rêve, de cesser d'accorder crédit à un si hasardeux pari ?

Car maintenant, les Muses sont parties. Le roi et son valet sont nus. La nuit et la Parque s'avancent...
 
Les spectateurs se sont esquivés et les acteurs aussi. Un nouveau spectacle se prépare.
 
Mnémosyne aura-t-elle consigné le canevas de cette étrange péripétie ? Aura-t-elle daigné noter quelques hauts faits de cette représentation ?
 
Comme il importe peu désormais !...
 
Semblable à l'araignée qui, fil rompu, dérive dans le grand vent du soir, un vertige joyeux peut enfin m'envahir au survol de l'Atlantide d'indifférence que je lègue au néant...

Non ! Attends ! un instant encore...
Retourne-toi une dernière fois...
Une Aurore neuve se lève...
La chair de ta chair... le cœur de ton cœur s'éveille à la vie...
Par-delà cet espace disjoint lance-lui tout ton solde d'amour pour restaurer le chemin d'un nouveau baptême,
pour reforger in extremis ce maillon lacunaire,
pour que ne s'interrompe la chaîne...
 
Maintenant tu es en paix.
 
Ombre pure de toute lumière
et cependant suffisamment complice pour peut-être avoir encore la force de faire flotter dans l'éther l'imperceptible trace d'un discret sourire...
 
Allez... Tout est bien... finalement...
 
(04.02.2007)

Denys EISSART

NOTES:
 
Ce texte a été laissé inachevé et accompagné de ces notes éparses:
 
* Le titre "Sicut umbra dies nostri" est un adage issu de la sagesse antique (Nos jours [passent] comme l'ombre)
 
* Le château de Mirabat, ruine d'origine carolingienne, domine le bourg de Seix en Couserans (Ariège) d'où est originaire une partie de l'ascendance maternelle de l'auteur.
 
* La "fin de diagonale" dont il est question dans le premier élément se trouve en Auvergne, origine de l'ascendance paternelle de l'auteur. La "terre" considérée ici est donc la terre occitane vue dans toute son étendue.
 
* "Tigernum Castrum" : nom hybride gaulois et latin désignant la "forteresse" du "prince (celte)" [tigernos]. C'est la toute première désignation historique de la ville de naissance de l'auteur: Thiers (en Auvergne).
Saint-Symphorien, Saint-Genès et Saint-Jean sont les noms des églises de cette ville de tradition ouvrière (coutellerie) dont les habitants étaient plus prompts à défiler derrière de rouges drapeaux qu'à processionner à la suite de blanches bannières... La frontière dont il question ici est linguistique c'est celle des domaines d'oc et d'oïl.
 
* "Via Tolosana": un des chemins de Compostelle, mais ici surtout itinéraires languedociens labourés en tous sens (et à deux) aux jours heureux de la jeunesse.
 
* "illusions de Sainte-Estelle" et "utopies de l'An Un" ramènent aux mythiques années 1967-1972...
 
* "Maître François" est évidemment Villon.
 
* "Orlando", "Rosalinde" et la forêt d'Ardennes sont les personnages principaux et le lieu scénique de la pièce "As you like it" (Comme il vous plaira) de William Shakespeare, pièce pour laquelle l'auteur a toujours eu un attachement particulier.
 
* Le dernier élément, bien daté du jour d'une annonce précise, introduit 'in fine' une note d'optimisme dans un ensemble trop désespérant... (Merci F. & D.)

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